Facebook, ton univers impitoyable



Première publication :

Mettre des bâtons dans les roues de la concurrence, espionner tout rival potentiel : le Parlement britannique a rendu public des communications internes des dirigeants de Facebook, qui en disent long sur les coulisses de son activité.

Les données personnelles sont le pétrole de l’ère numérique et Mark Zuckerberg est leur J.R. Ewing, le personnage central et homme d’affaires implacable de la série Dallas. Telle est l’image qui ressort des 250 pages choc de communications internes entre les dirigeants de Facebook, publiées par le Parlement britannique, mercredi 5 décembre.

Ces documents ne contiennent pas de nouveau scandale Cambridge Analytica, du nom de cette société qui a siphonné des dizaines de millions de données personnelles d’utilisateurs de Facebook à des fins de profilage politique. Mais ils dressent le portrait de dirigeants prêts à tout pour asseoir leur domination dans l’univers du web social et qui semblent considérer la protection des données personnelles comme un obstacle à la maximisation de leurs profits.

Pratiques brutales

La brutalité des pratiques de Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, et de ses lieutenants a fait plusieurs victimes dont la plus célèbre est Vine, l’éphémère appli de partage de vidéo de courte durée créé par Twitter. Dans un mail de janvier 2013, le fondateur du géant des réseaux sociaux donne son accord pour interdire l’accès de Vine aux données de la plateforme Facebook. L’appli, qui venait juste d’être lancée, voulait pouvoir consulter les listes d’amis Facebook afin de suggérer à ses utilisateurs d’autres membres à suivre.

Ainsi coupé des ressources du plus important réseau social, Vine était privé d’un moyen important d’accroître sa popularité. Quelques mois plus tard, Instagram (qui appartient à Facebook) a lancé un service concurrent à Vine, qui bénéficiait, lui, de tous les accès à la plateforme de la maison-mère. Le service vidéo de Twitter n’a jamais réussi à s’imposer et a été fermé en 2016.

D’autres applications ont eu plus de chance… en étant simplement rachetées par Facebook. C’est le cas de la messagerie WhatsApp. Les communications publiées par le Parlement britannique démontrent que cette acquisition répondait avant tout au désir de Mark Zuckerberg & Co. d’éviter qu’un concurrent potentiel ne prenne son envol.

Tout commence en 2013 par l’acquisition de la société israélienne d’analyse de données Onavo. L’un de leur produit, Onavo Protect, servait officiellement à protéger les données privées des utilisateurs. Mais il permettait aussi à Facebook d’obtenir des informations précieuses sur les autres applications utilisées par les internautes. C’est ainsi qu’en avril 2013, les responsables du réseau social ont constaté la popularité grandissante de WhatsApp qui, par le nombre de message envoyé, faisait presque jeu égal avec Facebook. Huit mois plus tard, Mark Zuckerberg décidait de dépenser 14 milliards de dollars pour acquérir ce concurrent gênant.

Les emails publiés montrent aussi que Facebook savait aussi bien manier le bâton (comme dans le cas de Vine) que la carotte, parfois au détriment des données personnelles des utilisateurs. Le réseau social a ainsi continué, après 2014, à autoriser certaines applications – comme Airbnb, Netflix ou “Hot or Not” àaccéder aux informations sensibles d’utilisateurs, comme les listes de leurs amis. Pourtant Facebook avait alors officiellement décidé de restreindre les droits d’accès à ce type de données qui sont, précisément, celles qui ont été utilisées par Cambridge Analytica. “Il n’est pas clair si les utilisateurs avaient donné leur accord [pour que ces applications continuent à exploiter leurs données]”, souligne Damian Collins, député conservateur britannique à l’origine de la publication des communications internes de Facebook.

Réalité tronquée

Le réseau social, qui a tenté en vain d’empêcher la publication de ces documents, s’est défendu en arguant que tous ces mails sont jetés en pâture au public sans les remettre en contexte. Ces révélations couvrent, notamment, la période entre 2012 et 2015, soit juste après l’introduction en Bourse de Facebook. Le groupe se devait alors de trouver tous les moyens de maximisersesprofits afin de continuer à impressionner les investisseurs et actionnaires. Ce n’est pas un hasard si les documents les plus compromettants contiennent toujours des références aux exigences de la “growth team” (l’équipe chargée de la croissance).

Dans leur réponse officielle, les dirigeants du réseau social insistent aussi sur l’origine de ces documents. Ils ont été fournis aux députés britanniques par les créateurs d’une application – Pikinis – engagés dans un combat judiciaire contre Facebook depuis 2014. Ces mails ne donneraient “qu’une partie des faits, présentés de manière trompeuses et incomplètes”, affirme le géant américain. En d’autres termes, le groupe reproche au Parlement britannique de faire le jeu d’un adversaire déclaré du réseau social à des fins purement politiques.

Mais l’impact politique représente, justement, le principal intérêt de ces révélations. Les documents dépeignent peut-être une réalité tronquée, ils n’en sont pas moins autant de preuves que Facebook n’a pas hésité à profiter de sa force de frappe pour tenter de mettre la concurrence au pas. À ce titre, ce sont autant de nouvelles cartouches dont pourront se servir les responsables politiques qui, aux États-Unis comme en Europe, dénoncent les abus de position dominante de l’empire Facebook.





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